Comment expliquer qu’un peintre français, dont la création fut tellement puissante que la critique l’éleva à la hauteur de Delacroix et Géricault, ait été frustré de la consécration de l'Histoire ?

Ce peintre se nommait Limouse (1894-1989).

 

Limouse à 93 ans
Limouse auprès de « l’archiviste de ses souvenirs »
et auteur de ce site, Isée. St. John Knowles.
© Société Baudelaire



C’est délibérément qu’il fut précipité dans l’oubli. Pourquoi ?

Parce que ses « j’accuse » picturaux déchaînaient la haine implacable de tous les fossoyeurs de la liberté individuelle ;
 
Parce qu’il était un exégète iconoclaste, hostile aux « récupérateurs » de Baudelaire ;


Parce qu’il peignait selon les canons du Cinquecento vénitien dans un siècle qui n’idolâtre que la nouveauté ;

Parce que son anarchisme « dandy » lui offrait le luxe de dédaigner le conformisme de la pensée et de prendre fait et cause pour des personnalités aussi contrastées que Jean-Paul Sartre ou Coco Chanel.



L'appel lancé par Sir Peter Hall
L’appel lancé par Sir Peter Hall, C.B.E., le fondateur de la « Royal Shakespeare Company »,
pour faire passer à la postérité le Musée Limouse des Fleurs du Mal.
© The Baudelaire Society and Limouse Foundation Limited



J’eus l’insigne privilège de seconder Limouse durant les dix-huit dernières années de sa vie. Je fus le conservateur du Musée Limouse des Fleurs du Mal à Roquebrune-Cap-Martin et à Chester ; « l’archiviste de ses souvenirs » (dixit Limouse, 1988) ; le co-défenseur de son honneur contre ceux qui se soucièrent de discréditer ses « j’accuse » picturaux en le contraignant à justifier sa lucidité devant un juge des tutelles alors qu’il avait quatre-vingt-onze ans.



Les adieux de Limouse à son poète
Les adieux de Limouse à son poète.
© Société Baudelaire



Sa victoire fut de courte durée. Malgré l’issue heureuse de la procédure judiciaire, Limouse ne parviendra jamais à faire taire la calomnie. Celui que l’oligarchie parisienne tenait désormais pour un « incapable majeur » sera néanmoins invité par les universitaires d’Oxford en 1985.



Le programme de la réception donnée par les universitaires d'Oxford pour honorer Limouse
Le programme de la réception donnée par les universitaires d'Oxford pour honorer Limouse, sa fondation, son musée,
établi à Chester en 1987, qui appela ce commentaire d'Armand Magescas  : "Je suis heureux que Limouse soit accueilli
en Angleterre comme il le mérite et que Chester lui rende l'hommage que l'on aurait pu attendre d'une ville française".
© The Baudelaire Society and Limouse Foundation Limited



Toutefois, rien ne pourra tirer de l’oubli opiniâtre ce dissident, ni la réception donnée en sa présence à Magdalen College pour lui rendre hommage, « un événement historique » selon Sir Patrick Nairne, ni même l’inauguration de son musée à Chester deux ans plus tard où il sera photographié en compagnie de personnalités britanniques de renom qui s’étaient déplacées de Londres et d’Oxford pour y assister.



L’inauguration en 1987 du Musée Limouse des Fleurs du Mal à Chester (GB)
L’inauguration en 1987 du Musée Limouse des Fleurs du Mal à Chester (GB),
en présence du duc et de la duchesse de Westminster et de Limouse qui, en 1924,
fit le portrait de « Bendor », le 2e duc de Westminster et amant de Coco Chanel.
© The Baudelaire Society and Limouse Foundation Limited



Quelques mois avant sa mort en 1989, Limouse reçut la visite de Jean-Louis Barrault, cet autre paria que des  « facturiers »   s’étaient empressés d’évincer de la direction de son propre théâtre. Il y avait quelque chose de bouleversant dans cette ultime rencontre entre ces deux hommes « naguère si grands », déterminés à ne pas fléchir, à s’entraider alors que leur dignité avait été profanée. Comme pour défier le rationnel qui n’avait plus rien à leur proposer, Barrault enfiévra l’imagination de son frère d’infortune et l’engagea pour une soirée sur le Saint-Germain-des-Prés des Baudelairiens, celui que pratiqua  Limouse de 1919 à 1973. Barrault entrevoyait « un spectacle grandiose » au cours duquel il inviterait Limouse à paraître dans le rôle de Baudelaire sur la scène du Rond-Point. C’était dans ce rôle qu’il l’avait entendu pour la première fois au petit théâtre baudelairien de l’Akademia Raymond Duncan sise 31 rue de Seine.



Raymond Duncan sur la scène de son petit théâtre à Saint-Germain-des-Prés
Raymond Duncan sur la scène de son petit théâtre à Saint-Germain-des-Prés,
où Limouse perpétua l’art de dire de Baudelaire.
© L. Duncan-Seligmann



En ce temps-là, le peintre avait mémorisé Les Fleurs du Mal et il disait les vers avec les inflexions, les cadences, les respirations, voire les gestes de Baudelaire. Cet héritage « vocal », scrupuleusement enregistré par les auditeurs du poète dans des archives qu’ils transmirent à la Société Baudelaire, avait certes été étudié par Limouse qui l’avait aussi accordé à la sensibilité contemporaine.

J’ai assisté à l’unique répétition du « spectacle grandiose » sur le plateau imaginaire de l’atelier du peintre. Barrault, au bord des larmes, parvenant néanmoins à les contenir, lisait le rôle du Voyageur, tandis que Limouse disait de mémoire les vers poignants de Baudelaire dans une adaptation du poème « Le Voyage ». Cette répétition ne sera suivie d’aucune autre. Qu’importe ! Puisqu’aucun d’eux ne convoitait le succès. Une chimère caressée par un « chiffonnier » baudelairien ne suffit-elle pas à rétablir ce héros dans son altière dignité ?



Limouse, interprétant une dernière fois « Le Vin des Chiffonniers » à la demande de Jean-Louis Barrault.
Limouse, interprétant une dernière fois « Le Vin des chiffonniers »
à la demande de Jean-Louis Barrault.
© Société Baudelaire



Sa vie durant, « dans les profondeurs de l’enfer », Limouse rêva « en silence », ses brosses à portée de main. Redécouvrons-le dans ce site et laissons-nous entraîner dans son rêve qui « terrasse les méchants », qui « relève les victimes »,  qui transcende l’Histoire et surmonte la défaite de l'espérance.

Isée St. John Knowles, F.R.S.A.,
Président de la Société Baudelaire,
President, The Baudelaire Society and Limouse Foundation Limited (GB)